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Chapitre 05· 11 min de lecture

Pourquoi personne ne tire l'andon

Le résultat qu'une doctorante a mis des mois à accepter


En 1991, Amy Edmondson est en première année de doctorat à Harvard. Elle cherche un sujet de thèse et se voit confier une question qui paraît simple.

Des chercheurs étudient les erreurs médicamenteuses dans des services hospitaliers de Boston. Une équipe d'infirmières va relever les erreurs pendant six mois, service par service. Edmondson doit faire une chose : distribuer, au premier mois, un questionnaire mesurant la qualité du travail d'équipe. Puis attendre les données d'erreurs et croiser les deux.

L'hypothèse va de soi. Les travaux menés dans l'aviation ont montré que les équipages qui communiquent bien commettent moins d'erreurs. Il s'agit de retrouver le même résultat à l'hôpital. Elle le raconte elle-même avec une certaine ironie : elle ne cherchait pas à révolutionner quoi que ce soit, seulement à valider une exigence de programme.

Six mois plus tard, elle croise les données.

Les services où le travail d'équipe est le meilleur sont ceux qui déclarent le plus d'erreurs.


Le moment où l'on croit s'être trompé

Mettez-vous une seconde à sa place. Vous êtes doctorante de première année. Votre première étude sérieuse produit un résultat qui contredit frontalement la littérature, le bon sens, et l'intuition de tous les cliniciens autour de vous.

La conclusion évidente est que vous vous êtes trompée quelque part. Dans le questionnaire, dans le codage, dans l'analyse.

Elle a passé des semaines à chercher l'erreur. Elle raconte que lorsqu'elle a évoqué une autre interprétation devant un médecin de l'équipe, celui-ci l'a écartée — et lui a rappelé, non sans raison, qu'elle ne connaissait rien à la médecine hospitalière.

Puis une autre hypothèse s'est formée, et elle tenait en une phrase.

Et si les meilleures équipes ne commettaient pas plus d'erreurs, mais étaient simplement capables d'en parler ?

Cette phrase change tout. Elle signifie que la donnée mesurée n'était pas le nombre d'erreurs commises, mais le nombre d'erreurs déclarées — et que ces deux quantités n'ont aucune raison d'être proportionnelles.

Dans un service où signaler une erreur expose au jugement, on ne signale pas. Les erreurs y sont invisibles. Le service paraît excellent.

Dans un service où l'on peut dire « j'ai failli me tromper », on le dit. Les erreurs y sont visibles. Le service paraît médiocre.

Pour vérifier cette intuition, un assistant de recherche a observé les services sans connaître les résultats — ni les taux d'erreur, ni les scores de travail d'équipe. Ses observations ont confirmé la lecture : les climats différaient profondément d'un service à l'autre dans la possibilité d'y parler ouvertement.

Le travail sera publié en 1999 dans Administrative Science Quarterly, sous un concept qui n'existait pas encore : la sécurité psychologique.


Ce que ce concept désigne exactement

Il faut le définir avec précision, parce que le terme a été abondamment déformé depuis.

La sécurité psychologique est la croyance partagée qu'on peut prendre un risque interpersonnel dans son équipe sans en subir les conséquences. Dire qu'on ne sait pas. Poser une question qui peut paraître naïve. Signaler qu'on a fait une erreur. Contredire quelqu'un de plus gradé.

Elle n'est pas un climat agréable. Elle n'est pas la bienveillance, ni l'absence de conflit, ni un niveau d'exigence abaissé. Une équipe peut être exigeante, tendue, en désaccord permanent, et parfaitement sûre au sens où l'entend Edmondson.

Elle est plus proche de son inverse : dans une équipe où l'on n'ose pas contredire, le désaccord ne disparaît pas — il devient silencieux.

Et surtout : c'est une propriété de l'équipe, pas de l'individu. La même personne se comporte différemment selon le service dans lequel elle travaille. Ce n'est pas une question de caractère.


Le lien direct avec l'andon

Arrêtons-nous sur ce que le Lean demande réellement à un opérateur avec l'andon.

Le principe est connu : quand une anomalie apparaît, on arrête la ligne. On ne laisse pas passer, on ne rattrape pas plus tard, on ne prévient pas à la pause. On arrête, immédiatement, pour que le problème soit traité à sa source.

C'est présenté comme un dispositif technique. C'est en réalité la demande la plus exigeante socialement de tout le système Lean.

Un opérateur qui tire l'andon interrompt le flux de tout le monde. Il rend visible qu'un problème existe à son poste. Il attire l'attention d'un responsable. Il retarde une production que d'autres attendent.

Autrement dit : le Lean demande à des personnes de prendre volontairement un risque interpersonnel, plusieurs fois par jour, dans un environnement où elles n'en ont peut-être pas la latitude.

Si la sécurité psychologique est faible, aucune formation à l'andon ne produira quoi que ce soit. On aura installé le dispositif. Personne ne l'actionnera. Et on conclura à un manque d'appropriation.


Le calcul qui se fait en trois secondes

Pour comprendre pourquoi cela ne relève pas du courage individuel, il faut regarder ce qui se passe dans les secondes où quelqu'un envisage de signaler.

Regardez l'asymétrie.

D'un côté, un coût immédiat, certain et personnel. Interrompre, exposer, être vu comme celui qui ralentit. Ce coût est encaissé tout de suite, par la personne qui parle.

De l'autre, un bénéfice différé, incertain et collectif. Un défaut peut-être évité, plus tard, pour quelqu'un d'autre, sans que personne ne sache jamais que c'est grâce à ce signalement.

Nous avons vu au chapitre 2 comment fonctionne le renforcement : un comportement suivi d'une conséquence immédiate s'installe, un comportement dont le bénéfice arrive trois semaines plus tard ne s'installe pas.

Ici, c'est pire : le comportement souhaité est suivi d'une conséquence négative immédiate, et d'un bénéfice hypothétique différé.

Aucun système d'apprentissage ne favorise ce comportement. Ce n'est pas une défaillance morale de l'opérateur qui se tait. C'est le résultat attendu.

Et cela conduit à une conclusion pratique : la seule variable sur laquelle un manager agit réellement est le coût du signalement. Le bénéfice restera toujours différé et incertain — on ne peut rien y faire. Le coût, lui, se fixe à chaque fois que quelqu'un parle, en fonction de ce qui se passe dans les trente secondes qui suivent.


Ce qui fixe ce coût

Trois choses le déterminent, et aucune ne relève du discours.

La première réaction, publiquement

Quand quelqu'un signale un problème, ce qui se produit immédiatement après est observé par toute l'équipe. Pas la politique affichée : la réaction réelle, dans la minute.

Un responsable qui soupire, qui demande « comment c'est arrivé ? » sur un certain ton, ou qui règle le problème sans un mot pour celui qui l'a soulevé, vient de fixer un prix. Il ne l'a pas dit, il n'en a pas conscience, et l'équipe entière l'a enregistré.

Ce qui arrive à l'information ensuite

Un signalement qui ne débouche sur rien enseigne une chose simple : parler ne sert à rien. Le coût était réel, le bénéfice nul.

Répétez ce cycle quelques fois, et le comportement s'éteint — non pas par découragement, mais par apprentissage correct d'une situation.

Ce qui se passe quand la personne qui signale a tort

C'est le test décisif, et le plus révélateur.

Un opérateur arrête la ligne parce qu'il croit voir un défaut. Vérification faite, tout est conforme. Il s'est trompé, il a coûté vingt minutes de production.

Ce qui se passe à ce moment-là détermine le comportement de toute l'équipe pendant des mois. Si le message perçu est « tu as bien fait de vérifier », le signalement reste possible. Si le message perçu est « la prochaine fois, sois sûr », il vient de devenir coûteux — et personne ne signalera plus tant qu'il n'aura pas de certitude, c'est-à-dire trop tard.

Une équipe n'apprend pas de ce qu'on lui dit sur le droit à l'erreur. Elle apprend de ce qui arrive à la première personne qui l'exerce.


Une limite qu'il faut poser

Il faut être honnête sur deux points.

Le premier concerne la nature des données. Les travaux d'Edmondson reposent largement sur des questionnaires et des observations en contexte réel, avec les limites que cela comporte : la sécurité psychologique est mesurée par ce que les gens déclarent en ressentir. C'est un indicateur légitime — c'est bien une perception partagée qui nous intéresse — mais ce n'est pas une mesure objective au sens d'une mesure physique.

Le second concerne un raccourci fréquent. On lit régulièrement que le manque de sécurité psychologique « active l'amygdale » et « désactive le cortex préfrontal », comme si l'on disposait d'une chaîne causale démontrée du climat d'équipe jusqu'à l'imagerie cérébrale.

C'est une extrapolation. Il existe des travaux solides sur les réponses de menace et sur leurs effets cognitifs, et il est plausible qu'ils éclairent en partie ce qui se joue en équipe. Mais aller de « l'amygdale répond aux stimuli menaçants en laboratoire » à « voilà pourquoi votre opérateur ne tire pas l'andon » franchit plusieurs niveaux d'analyse sans les justifier.

Le phénomène organisationnel est bien documenté par les travaux d'Edmondson et ceux qui les ont suivis. Il n'a pas besoin d'un vernis neurobiologique pour être crédible — et ce vernis, mal posé, l'affaiblirait.

Un phénomène est en revanche solidement établi et suffit largement : sous menace perçue, les groupes se rigidifient. Ils se replient sur les comportements familiers, restreignent l'information qui circule et resserrent le contrôle. Cet effet, décrit dès 1981 par Staw, Sandelands et Dutton, s'applique directement à ce qui nous occupe : une organisation qui met ses équipes sous pression obtient exactement l'inverse de l'adaptabilité qu'elle recherche.


Ce qu'il faut retenir

Le nombre d'erreurs déclarées ne mesure pas le nombre d'erreurs commises. Il mesure d'abord ce qu'il en coûte d'en parler. Un service sans incident signalé n'est pas nécessairement un service sûr.

La sécurité psychologique n'est pas un climat agréable. C'est la possibilité de prendre un risque interpersonnel — dire qu'on ne sait pas, signaler une erreur, contredire. Elle est compatible avec un niveau d'exigence élevé.

L'andon est un dispositif social avant d'être technique. Il demande à quelqu'un d'interrompre le travail de tous pour signaler son propre problème. Sans sécurité psychologique, il ne sera pas actionné.

Le calcul est défavorable par construction. Coût immédiat, certain, personnel contre bénéfice différé, incertain, collectif. Le silence est le comportement attendu, pas une défaillance.

Seul le coût est actionnable. Et il se fixe dans les trente secondes qui suivent chaque signalement, par ce que fait le responsable présent.

Le chapitre suivant prolonge cette question sous un autre angle : que fait-on de l'erreur une fois qu'elle est signalée — et pourquoi la plupart des organisations la traitent d'une façon qui garantit qu'elle se reproduira.


Sources de ce chapitre

Edmondson, A. C. (1999). Psychological safety and learning behavior in work teams. Administrative Science Quarterly, 44(2), 350–383.

Edmondson, A. C. (1996). Learning from mistakes is easier said than done: Group and organizational influences on the detection and correction of human error. Journal of Applied Behavioral Science, 32(1), 5–32 — première publication des données hospitalières.

Edmondson, A. C. (2019). The Fearless Organization. Wiley.

Edmondson, A. C. — récit personnel de la découverte, publié dans Behavioral Scientist : l'hypothèse initiale, le résultat contraire, l'accueil sceptique, et l'observation à l'aveugle qui a permis de trancher.

Staw, B. M., Sandelands, L. E., & Dutton, J. E. (1981). Threat-rigidity effects in organizational behavior: A multilevel analysis. Administrative Science Quarterly, 26(4), 501–524.

À suivre · Chapitre 06Ce qu'on fait de l'erreurSignaler ne sert à rien si ce qui suit est mal fait. Et la réponse habituelle — supprimer toute sanction — détruit précisément ce qu'elle prétend construire.Lire le chapitre